Intelligence artificielle
A propos de l’encyclique de Léon XIV
DISPUTATIO

Paru dans l’Oeil de Réforme

supplément 6 juin 2026

DISPUTATIO
 
Afin d’approfondir le champ d’observation de L’œil de Réforme, celui-ci vous propose « Disputatio ». Une confrontation dans le respect, par une réponse à un éditorial, et la publication des deux textes, argument contre argument, afin de vous faire votre propre idée sur la question.

Voici à propos de l’intelligence artificielle et de l’Encyclique du pape Léon XIV, « Tout le monde aime le pape » de François Clavairoly et la réponse de Jean-Luc Mouton.

L’encyclique du pape Léon XIV prône-t-elle une censure de l’intelligence artificielle ou au contraire une appréhension centrée sur l’humain ?

Le pape Léon XIV. © Edgar Beltran/Wikimedia Commons

Tout le monde aime le pape, de François Clavairoly, pasteur

En 1487, le pape Innocent VIII promulgua la bulle Inter multiplices : désormais, nul imprimeur n’imprimerait sans soumettre son ouvrage à l’archevêché, sous peine d’excommunication. Rome venait d’inventer l’imprimatur, le droit de dire à la pensée humaine : « tu passeras par moi ».

Trente ans plus tard, Luther brûlait la bulle qui le condamnait. L’imprimerie avait déjà gagné.

Cinq siècles s’écoulent. Et voilà que Léon XIV publie, le 25 mai dernier, Magnifica humanitas, première encyclique consacrée à l’intelligence artificielle (IA). Le pape met en garde contre le risque de construire une nouvelle tour de Babel technologique, déconnectée de l’éthique et du bien commun. Le texte est beau, digne, sincère, bien intentionné.

Mais le geste est le même qu’en 1487 : une institution qui s’imagine toujours en surplomb d’une technique qu’elle ne maîtrise pas, pour lui assigner des limites qu’elle ne peut pas imposer.

Léon XIV a choisi son nom en annonçant qu’il voulait faire pour la révolution numérique ce que Léon XIII avait fait pour la révolution industrielle avec Rerum novarum. Mais Rerum novarum parlait aux hommes de leur condition. Magnifica humanitas parle à une machine qui n’écoute pas tout en se croyant toujours donneur de leçon. La marche est un peu haute.

L’Index fut supprimé en 1966, cinq siècles après Gutenberg. Gageons que Rome comprendra l’IA dans les mêmes délais. Entendons-nous : désarmer l’IA est l’affaire de tous, comprendre la puissance et les logiques de la technique aussi.

Jacques Ellul nous le disait depuis les années 1940-1950. Comment le pape n’a-t-il pas cru bon et nécessaire de redire que le livre, dont la Bible et ses récits toujours novateurs, était le premier pas de la sauvegarde et de la force de l’intelligence humaine contre toute menace ?

François Clavairoly, pasteur

Réponse, de Jean-Luc Mouton, journaliste

Cette critique de l’encyclique du pape Léon XIV applique une grille de lecture du XVIe siècle aux enjeux d’aujourd’hui. En 1487, il s’agissait de censure et decontrôle de la diffusion des idées pour protéger un monopole doctrinal. Aujourd’hui, il s’agit d’éthique. Une encyclique n’est pas un décret de censure contraignant pour les ingénieurs de la Silicon Valley, c’est un texte de réflexion morale. Le pape ne dit pas « interdisons l’IA », mais « mettons l’humain au cœur de l’IA »..

Affirmer que l’encyclique « parle à une machine » est une vision anthropomorphique du texte. Le pape s’adresse aux concepteurs, aux législateurs et aux utilisateurs de l’IA, aux consciences humaines qui programment et déploient ces algorithmes. L’Église romaine n’est pas ici « en surplomb » mais bien au cœur d’un débat mondial. Le pape agit en chef spirituel nourri par les meilleurs scientifiques, en l’occurrence par le fondateur d’Anthropic, l’une des plus puissantes IA américaines, précisément pour éviter que la technique ne devienne une puissance aveugle. D’autres créateurs de l’IA comme Sam Altman ou Geoffrey Hinton réclament aussi des garde-fous.

En alertant sur le risque d’une « tour de Babel technologique », le pape s’inscrit exactement dans la lignée de la pensée de Jacques Ellul. Face à des algorithmes capables de manipuler l’opinion en masse, il s’agit de défendre l’intégrité de la vérité et de la liberté humaines.

Il n’est ni vain ni ridicule de vouloir « assigner des limites » à la technique.  Magnifica humanitas est l’appel d’une autorité spirituelle à la responsabilité collective face à une technologie qui, pour la première fois de l’histoire, touche à la nature même de l’intelligence et de la décision humaines. Foin d’anti-papisme ! Remercions Léon XIV pour sa clairvoyance !

Jean-Luc Mouton, journaliste

Lire cet article sur le site Réforme : Réforme – L’œil de Réforme: supplément du 6 juin 2026

Télécharger cet article en pdf : L’œil de Réforme: supplément du 6 juin 2026