Intelligence artificielle, choc géopolitique et valeurs protestantes

Économie et Protestantisme

Mars 2026

Ce document constitue la synthèse de la rencontre d’Économie et Protestantisme du 11 mars 2026. Les principaux intervenants sont Stéphane Richard (ancien PDG d’Orange), François Clavairoly (ancien président de la Fédération Protestante de France) et Guillaume Dard (Président d’Économie et Protestantisme), accompagnés de contributions du public. Les échanges portent sur l’intelligence artificielle, la géopolitique et le rôle des valeurs protestantes face aux grandes transformations du monde contemporain.

1. L’intelligence artificielle : état des lieux et perspectives

Stéphane Richard dresse un panorama saisissant de la révolution de l’intelligence artificielle. Il insiste sur la puissance de cette vague technologique, qualifiée de phénomène planétaire, dont la caractéristique la plus spectaculaire est la vitesse de progression : la puissance de calcul des grands moteurs d’IA est multipliée par deux tous les six mois. Cette accélération repose sur des composantes techniques essentielles, notamment les processeurs de Nvidia, qui détient un quasi-monopole mondial, et les data centers nécessaires à l’entraînement des modèles.

L’IA générative, première vague déjà adoptée par une très grande majorité des organisations mondiales, donne lieu à une compétition féroce entre quelques acteurs majeurs : OpenAI avec ChatGPT, Anthropic avec Claude (nommé d’après Claude Shannon, père de la théorie de l’information), Google avec Gemini — considéré comme ayant le plus grand potentiel de développement grâce à l’écosystème Google —, ainsi que des acteurs chinois et Mistral, champion français encore en phase de montée en puissance.

La deuxième vague, déjà amorcée, est celle de l’IA agentique : des agents virtuels capables d’exécuter des tâches autonomes (gestion d’agenda, organisation de réunions, secrétariat virtuel). À plus long terme, la robotique constitue la prochaine grande vague, avec un horizon de 5 à 10 ans pour les premiers robots véritablement performants. Stéphane Richard évoque également les projets visionnaires d’Elon Musk, notamment l’idée d’installer des data centers dans l’espace pour résoudre le problème de la consommation énergétique, en référence à l’échelle de Kardashev.

2. Les grands enjeux soulevés par l’IA

Impact sur l’emploi. C’est le premier et peut-être le plus important des enjeux identifiés. L’IA menace en priorité les métiers intellectuels et les cols blancs : banques d’affaires, cabinets de conseil, grands cabinets d’avocats. Contrairement aux vagues technologiques précédentes qui touchaient d’abord les métiers manuels, l’IA frappe les diplômés en premier. Les métiers du soin et de la personne seront moins impactés. Le message est clair : « L’IA ne vous remplacera pas, mais vous pourrez être remplacé par une personne qui saura s’en servir. » La maîtrise des outils d’IA est désormais indispensable pour tout jeune souhaitant entrer sur le marché du travail.

Redistribution mondiale du travail. La mondialisation avait spécialisé certains pays dans les services : développement informatique en Inde, relation client aux Philippines (plus de 4 millions d’emplois menacés). L’IA remet en question ce modèle et pose un défi immense à ces économies, obligeant à repenser l’organisation du commerce mondial.

Enjeu énergétique. Les data centers représentent déjà une consommation annuelle équivalente à celle du Japon. Avec le doublement de la puissance tous les six mois, les besoins énergétiques vont exploser. Jeff Bezos considère l’énergie comme le plus grand défi des années à venir.

Questions éthiques et limites. La régulation de l’IA est une question centrale, notamment dans le domaine militaire (armes autonomes). L’IA dans le domaine médical (radiologie) surpasse dans certains cas l’humain en fiabilité diagnostique, ce qui soulève des questions profondes sur notre rapport à la machine. Stéphane Richard ne croit pas à la disparition de l’espèce humaine face à l’IA, mais recommande le film A.I. de Spielberg pour sa vision prospective.

3. IA et éducation

La question de l’éducation est qualifiée de « centrale » par Stéphane Richard. Le paradoxe est double : d’un côté, il est capital que les jeunes maîtrisent l’IA pour être correctement armés sur le marché du travail ; de l’autre, le système éducatif français, y compris l’enseignement supérieur, considère encore l’IA comme synonyme de fraude et cherche à l’écarter.

La vision défendue est celle d’une intégration raisonnée : enseigner le bon usage de l’IA, en faire un outil d’accès à une quasi-infinité de cultures et de références, développer l’appétit intellectuel plutôt que la dépendance. L’IA a aussi un usage extraordinairement positif dans les pays en développement : l’exemple d’un système de diagnostic par IA déployé à Madagascar, qui a permis de sauver des centaines de femmes grâce au dépistage du cancer dans des zones où l’infrastructure médicale est très faible, illustre cette promesse.

Le débat sur la régulation fait écho à ces enjeux éducatifs. Stéphane Richard défend une vision dialectique : le RGPD européen, adopté par le reste du monde, n’a pas été un obstacle à l’innovation mais a obligé les entreprises à adapter leurs pratiques. La régulation ne détruit pas l’innovation — elle l’oblige à prendre en compte des valeurs, comme la protection des enfants. Cette vision s’oppose au modèle de dérégulation totale prôné par certains acteurs américains.

4. IA et démocratie

François Clavairoly pose une question fondamentale : la démocratie est-elle un système adapté à l’ère de l’IA, ou l’IA est-elle plutôt une technologie faite pour le système impérial (Chine, États-Unis, Russie) ? Le temps politique, marqué par le cycle des élections, est dépassé par la rapidité de la technologie.

Stéphane Richard apporte des éléments de réponse nuancés. Premièrement, l’IA se nourrit de nos données : elle n’est pas une puissance surnaturelle dotée d’autonomie, et tant que nous maîtrisons les données que nous lui fournissons, nous gardons une forme de contrôle. Mais elle reproduit aussi nos biais historiques. Deuxièmement, la capacité de manipulation de l’IA (deepfakes, fake news d’un réalisme sidérant) constitue une menace majeure pour la démocratie. Troisièmement, des formes de résistance émergent déjà, notamment dans le monde du cinéma (scénaristes, acteurs à Hollywood) pour défendre la création et la propriété intellectuelle.

5. L’Europe face aux défis géopolitiques

Le constat est sévère. L’Europe souffre d’une démographie en baisse, d’une défense insuffisante et d’une faible croissance dans ses grands pays historiques (Allemagne, France), tandis que les dynamiques positives se trouvent au sud (Espagne) et à l’est (Pologne, Roumanie). Le paradoxe majeur est que l’Europe constitue le premier marché mondial — celui sans lequel aucune grande entreprise américaine ou chinoise ne peut se développer — mais n’a jamais su utiliser ce levier de puissance dans ses rapports de force.

La fragmentation européenne est illustrée par le secteur des télécoms : 4 opérateurs aux États-Unis contre 35 en Europe. Une formule cruelle résume la situation : « L’innovation, c’est les États-Unis ; l’industrie, c’est la Chine ; l’Europe, c’est la régulation. »

Des signaux positifs existent néanmoins : le projet de Yann LeCun sur les World Models (levée d’un milliard de dollars pour construire l’IA future sur des modèles du monde physique) montre que l’Europe peut innover à très haut niveau. Mais les projets franco-allemands dans la défense et les satellites restent entravés par les égoïsmes nationaux, chaque pays cherchant à diriger les investissements vers son propre territoire.

6. Les valeurs protestantes face à ces transformations

Stéphane Richard, issu d’un « pays de protestants paysans, rudes et durs » — celui des Camisards et de la montagne cévenole —, identifie trois vertus cardinales que la pensée protestante peut apporter face à ces bouleversements :

L’esprit critique et la capacité de doute : refuser les certitudes, notamment celles qu’apporte la technologie. Les protestants sont bien placés pour poser des questions et exiger des réponses.

L’éthique de responsabilité : face au discours politique souvent déconnecté des réalités, la quête de vérité et d’authenticité propre au protestantisme constitue une vertu essentielle.

La tolérance et le respect de la dignité humaine : face au défi gigantesque de l’Afrique (continent le plus peuplé du monde dans 50 ans) et de la question migratoire, l’Europe a besoin de cette exigence de respect.

Chaque révolution de la communication a engendré une nouvelle civilisation et une nouvelle spiritualité : l’oralité et les religions tribales, l’écriture et les religions du livre, l’imprimerie et la Réforme protestante, les réseaux sociaux et la massification des auteurs. L’IA représente une nouvelle rupture dont les implications spirituelles restent à découvrir. François Clavairoly rappelle que le protestantisme français, dans sa diversité (réformés, baptistes, pentecôtistes), peut porter une voix commune articulée autour de trois thématiques : l’esprit critique, l’éthique de responsabilité et la citoyenneté militante.